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L'Autre Fille, A.Ernaux : comment le silence et l'accès aux mémoires affecte la construction de soi

L’accès à la mémoire et au récit. L’impact des mots et du silence dans la construction des individualités et de la communauté.

Ceci n'est pas une critique du livre en tant que tel, pour cela, je vous invite à consulter mon compte Babelio où j'ai donné mon avis sur cette lecture. Cet essai vise à appréhender le pouvoir des mots et de la mémoire dans la construction de soi et du collectif au-travers du roman L’autre fille, publié en 2011 chez NiL Éditions et écrit par Annie Ernaux.


Cette écrivaine est la première femme française à obtenir le prix Nobel de Littérature. Elle est au cœur des préoccupations de ces dernières années, notamment en raison de ses revendications féministes, de classe, et socio-culturelles au sens large. En recevant son prix le 10 Décembre 2022 à Stockholm, elle a affirmé que ses livres pouvaient parfois donner à d’autres femmes et hommes des raisons de vivre et de lutter, avant de déclarer qu’elle œuvrait au-travers de ses écrits à « la recherche d’une réalité et d’une vérité partageables ».


Son écriture du quotidien se positionne presque dans la filiation de Georges Perec.


Dans ses romans, Annie Ernaux interroge le temps et la mémoire. Elle parle de sa mère, d’Alzheimer et de l’identité liée à la mémoire, de sa condition de jeune fille et de jeune femme. L’écrivaine remet en question l’écriture du monde, du réel et du sujet avec l’expression à la première personne du singulier. Également, on observe dans ses écrits un dialogue très présent avec les sciences sociales, ce qui n’était pas le cas de la littérature avant-garde la précédant.


Les textes d’Annie Ernaux sont des monologues intérieurs portant sur des questions sociales : l’autrice porte un regard aigu sur la société de son temps dans le but de se comprendre et d’éclairer son propre parcours. Elle aime mettre en valeur les non-dits de l’expérience sociale et culturelle et les analyser.

En se mettant régulièrement à distance de son propre sujet, elle confronte souvent plusieurs types de mémoires : celle du moment de l’action (d’enfant, de jeune fille, de jeune femme), celle des autres (de ses cousines), sa mémoire d’aujourd’hui, mais aussi une mémoire collective liée au contexte historique.

Toutes se mêlent pour construire une vision nouvelle, actualisée et claire.

Si la mémoire est donc cruciale pour grandir et se construire, les mots retranscrivant cette mémoire et ces émotions sont tout aussi importants.

Dans L’autre fille, Annie Ernaux mêle les notions de mémoire, de silence et de mots pour livrer un texte intime sur la famille et la construction individuelle.

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I. La violence du silence et le traumatisme des mots


Le traumatisme lié aux mots

Selon le vieil adage : « il n’y a que la vérité qui blesse ». Plus encore, il semblerait que ce soient les mots laissent une empreinte indélébile dans l’esprit. En particulier sur un esprit vulnérable tel que celui d’un enfant.

Annie Ernaux en témoigne p.21 en affirmant qu’elle s’est répété les mots de sa mère inlassablement pour essayer d’en tirer le plus de sens possible et de se positionner par rapport à ce jugement, à cette prétendue vérité proférée par sa mère à ses dix ans.

Plus qu’une révélation traumatique, il semblerait que l’autrice ait dû faire face à une trahison de la part de ses parents car ils lui mentaient sur l’existence de sa sœur : « Quand j’étais petite, je croyais – on avait dû me le dire – que c’était moi [sur la photo]. Ce n’est pas moi, c’est toi », p.10.

De nombreuses analepses sont présentes au cours du texte, celles-ci s’apparentent à des réviviscences presque à la manière d’une vision induite par un syndrome post-traumatique.

Annie Ernaux écrit d’ailleurs que sa mémoire de cet événement est restée intacte malgré le passage du temps : « la scène du récit n’a pas bougé. Je vois la place exacte des deux femmes dans la rue, […] la réalité de la scène m’est attestée par une sorte d’hallucination corporelle », p.18. Cette révélation, ces mots et cet événement ont été traumatisants pour elle, et surtout pour l’enfant qu’elle était.

Si les mots ont impacté l’enfant, c’est le silence qui aura un impact sur sa construction et sur la jeune fille puis la jeune adulte.


Le poids du silence et l’omniprésence d’une ombre sur la famille

Si les mots ont un fort potentiel traumatique, le silence, lui, est extrêmement pesant et étouffant.

Le fait qu’Annie Ernaux n’ait eu aucune explication supplémentaire ou discussion avec sa mère pour mieux comprendre la phrase « elle était plus gentille que celle-là », p.16 , ne fait qu’empirer le traumatisme lié à ce jugement de valeur et cette comparaison injuste.

Le mot « gentille » tourne en boucle dans l’esprit d’Annie Ernaux : « Soixante ans après je n’en finis pas de buter sur ce mot, d’essayer d’en démêler les significations par rapport à toi, à eux, alors que son sens a été aussitôt fulgurant, qu’il a changé ma place en une seconde », p.21. Le terme « gentille » est décortiqué et remonté dans tous les sens, faute d’avoir autre chose pour enrichir la réflexion de l’enfant, de la jeune fille, puis de la femme.

Il n’y a pas que la vie et l’identité de sa sœur décédée qui est inconnue d’Annie.

De la même façon, l’autrice nous cache les identités de ses parents ou de ses cousines. Comme pour entretenir cette culture du silence et du demi-mot.

On le remarque au-travers des initialismes présents tout au long du livre. Il s’agit de n’utiliser qu’une initiale au lieu de nommer les personnes intervenant dans le récit. Pour ses parents, Annie Ernaux n’a même pas recours aux initiales mais aux pronoms personnels : « elle » pour sa mère et « il » pour son père. Le lecteur n’en saura pas plus.

L’omerta imposée par les parents d’Annie autour de sa sœur décédée fait peser un lourd poids sur l’ensemble de la famille. En effet, même les oncles, les tantes et les cousines d’Annie Ernaux évitent le sujet en présence de l’enfant et de ses parents.

L’écrivaine n’a « jamais entendu [ses parents] prononcer [le] prénom », p.44, de sa défunte sœur et a encore aujourd’hui l’impression qu’il lui est interdit. Elle affirme que « Le dimanche d’été de [ses] dix ans, [elle a] reçu le récit et la loi du silence », p.46. Annie Ernaux parle d’une « fiction » maintenue « au-delà de toute vraisemblance », p .47 puisque sa sœur était omniprésente dans son enfance au-travers de photos et d’objets dont elle a hérité ainsi qu’avec les régulières visites de ses parents au cimetière, mais, que sa famille « [feignait] de l’ignorer », p.48.

Alors que l’on pourrait s’attendre à ce que le silence et l’absence de mots efface l’existence de Ginette – la sœur d’Annie Ernaux –, il semblerait qu’il ait au contraire renforcé le poids de son existence sur la famille : elle « étai[t] indestructible entre eux », p.49. De plus, l’écrivaine se risque à penser que l’ombre de sa sœur était peut-être déjà présente bien avant qu’elle apprenne son existence : « peut-être [était-elle] déjà là dans cet après-midi […] j’écris une nouvelle, l’histoire d’une petite fille en vacances dans une ferme, qui meurt étouffée », p.24.

Néanmoins, ce silence partiel n’est pas qu’étouffant et néfaste : il « [les] a arrangés », p.48.


Un secret de famille et ses conséquences

Le secret de famille et le silence n’étaient que partiels. En effet, à dix ans, Annie Ernaux en a découvert l’existence. De plus, toute la famille et le village d’Yvetot était au courant. Le secret n’était donc en réalité qu’un silence convenu entre toustes.

Si la révélation fut brutale pour l’enfant qu’était Annie Ernaux, et que le silence l’a conduite à sur analyser la phrase proférée par sa mère : « elle était plus gentille que celle-là », elle écrit page 48 que ce secret et ce silence la protégeait. Il évitait aux personnes ayant connu sa sœur, ainsi qu’à ses parents, de la comparer de vive voix à sa défunte sœur.

Annie Ernaux et Pierre Michon ont quasiment inventé les récits de filliation. Toustes deux s’interrogent sur ce qu’ont vécu les parents, pour expliquer ce qu’iels sont devenus.

Tout cela est lié en partie à la psychanalyse en cela que l’être humain n’est jamais complètement lucide puisque nous avons une part d’inconscient.

Cela remet d’ailleurs en cause la légitimité de l’auto-biographie car personne n’est omniscient sur sa propre existence et les influences qui ont contribué à la construction de son individualité. Dans ce type de récit, chacun est tributaire de ce qu’il a vécu.

Puisqu’une grande partie de notre existence est liée à nos parents (en particulier durant l’enfance), s’intéresser aux souvenirs d’enfance, à la filiation et au vécu de sa famille est essentiel pour se comprendre.

Dans Les secrets de famille de Serge Tisseron, met en évidence la récurrence de mécanismes, de « suintement » qui conduisent certains secrets de famille à perdurer sur plusieurs générations. Il y explique que toute vie (choix de vie et pathologies) est programmée par les secrets de famille des générations précédentes et ce même si on n’est pas au courant de ceux-ci.

Un secret, est l’absence de mise en mots et de communication autour d’un sujet. Dans une famille, cela laisse à tout enfant le champ libre pour imaginer, transformer et tordre les bribes qu’il parvient à acquérir de façon inconsciente. Cela a, d’après Serge Tisseron, toujours une incidence sur sa vie d’adulte en devenir. Il écrit : « Il arrive qu’un secret de famille favorise la reproduction à l’identique d’une situation d’une génération à l’autre, un peu comme un appareil à photocopier multiplie les exemplaires d’un même document. Pourtant, de telles reproductions sont plutôt le fait de situations qui ne sont pas ignorées des enfants, et qui provoquent chez eux des identifications puissantes soutenues par la tentative de l’enfant (puis de l’adulte qu’il devient) de ressembler à son parent. ».

Si on retrace dans le récit d’Annie Ernaux ce mécanisme décrit par Serge Tisseron, on comprend également que son roman L’autre fille lui sert à briser le silence et se libérer de ce secret en tant qu’adulte. Même si elle s’enorgueillissait de ressembler à sa mère enfant et adolescente, elle se détache de cette figure et du silence qu’elle lui a imposé à l’âge adulte grâce à l’écriture.



II. Le processus de deuil s’enclenche grâce aux mots


Une comparaison inévitable qui laisse des traces

La révélation de l’existence d’une sœur a été pour Annie Ernaux un traumatisme en raison de la soudaineté de l’événement mais aussi de la brutalité des mots utilisés par sa mère. Ceux-ci induisaient une comparaison dans laquelle elle était considérée comme inférieure et décevante : sa sœur était plus gentille qu’elle.

Le fait que ses parents l’élèvent dans la chambre de leur première fille et avec des objets lui ayant d’abord appartenu comme : « le lit en bois de rose », p.44, ou encore « la serviette en maroquin brun qu’[elle avait] eue pour entrer à l’école », p.45, participent également à rappeler à la petite Annie sa place secondaire.

En grandissant, l’écrivaine remarque qu’elle avait « peur des maladies, du cancer », p.59, et que sa sœur, en mourant lui avait donné « un surplus d’énergie, une fièvre de vivre », p.59.

Si la révélation orale fut complexe à assimiler pour l’enfant qu’elle était, le silence qui suivit fut en demi-teinte. Nous avons expliqué précédemment en quoi il a conduit Annie Ernaux à surinterpréter la formulation « plus gentille », mais il lui a aussi permis d’éviter « le poids de la vénération qui entourait certains enfants décédés de la famille avec une cruauté inconsciente pour les vivants », p.48 à l’image d’une cousine de qui la mère ne cessait de vanter sa sœur morte à trois ans.

Conscience du fait qu’elle a été conçue pour remplacer sa sœur décédée, Annie Ernaux endossera sa responsabilité d’enfant « espoir ». Elle refuse d’être inférieure à Ginette. Page 61, elle écrit « je suis venue au monde parce que tu es morte et je t’ai remplacée ».

En réaction à tout cela, l’Annie Ernaux adulte refuse de se comparer à sa sœur et refuse même d’expliquer ce qu’elle est devenue par rapport à cette histoire familiale. Cela « tend[drait] à faire de [sa sœur] la cause de [son] être, à rabattre la totalité de [son] existence sur [sa] disparition », p .62. Elle reconnaît malgré tout le fait qu’elle ait pu se construire en opposition à sa sœur, et en particulier en opposition à la religion chrétienne qu’elle symbolisait en tant que « petite sainte ».


Se construire en opposition : le rejet

Lorsque l’on est mis en relation forcée avec une autre personne, voire, comme c’est le cas d’Annie Ernaux, avec un idéal, deux choix s’offrent alors à soi.

Il est d’abord possible de fournir énormément d’efforts pour se rapprocher au maximum de l’idéal qui est présenté et donc de s’appliquer à ressembler à cette personne supérieure ; ou, on peut radicalement nier et repousser ce que représente cette personne et se construire en opposition à elle.

C’est vers cette deuxième option qu’Annie Ernaux dit s’être tournée : « je me demande si elle ne m’a pas donné le droit, ou même l’injonction, de ne pas l’être, gentille » et donc d’être opposée à sa sœur. L’écrivaine affirme qu’avec cette révélation, c’est la « noirceur [qui] devient [son] être », p.22.

Dans une volonté de se détacher à tout prix de l’empreinte laissée par sa sœur, Annie Ernaux prend donc le contre-pied de cette gentillesse à laquelle « l’autre fille » est associée. Elle légitimise également son existence en affirmant que sa sœur n’était « pas faite pour la vie, [sa] mort était programmée dans l’ordinateur de l’univers et tu n’as été envoyée sur terre […] que pour faire nombre », p.37. Alors qu’Annie Ernaux était destinée à l’écriture et aux grandes choses. Elle va jusqu’à comparer son histoire et sa maladie infantile à celle de sa sœur : alors que cette dernière est décédée, l’autrice a survécu : elle méritait de survivre et d’être miraculée.


Faire le deuil, la remplacer puis vivre dans l’apaisement

Sachant que les parents n’auraient pas pu avoir Annie si leur première fille n’était pas morte, celle-ci représente leur espoir. Elle veut donc s’en montrer digne et devenir un remplacement supérieur. Être de nouveau associée à une quelconque infériorité ou à un regret exprimé par sa mère est à éviter.

Mais, arrive un moment où l’autrice finit par « dépasser » sa sœur : au sens littéral comme figuré. En effet, elle atteint rapidement un âge que sa sœur n’atteindra jamais. Cela lui permet de se détacher psychologiquement de l’ombre de sa sœur sur sa vie. De la même façon, ses parents se détachent également de la référence et du modèle que leur première fille représentait puisqu’il devient ridicule de comparer une enfant de six ans avec une jeune fille ou une jeune femme.

Elle devient alors unique, et parvient à distancer complètement de l’ombre de sa sœur. Elles ne vivent donc plus l’une à côté de l’autre comme lorsqu’Annie était enfant.

C’est grâce à l’écriture de sa lettre L’autre fille, qu’Annie Ernaux se rend compte que sa sœur n’existe plus réellement : elle existait uniquement dans la mémoire de ceux qui l’ont connue et sont maintenant pour la plupart décédés. Si elle était la douleur commune de ses parents et leurs souvenirs, elle n’a jamais été qu’une absence pour Annie Ernaux. Aujourd’hui, Ginette n’est plus que cela : un vide qui n’est présent que lorsque mis en relation avec sa sœur. Elle n’a donc plus grand intérêt à ses yeux. Elle la qualifie même de « mythe ».

François Vigouroux explique dans Le secret de famille qu’« On ne sort de l'illusion et du mensonge que lorsqu'on sait comment on y est rentré. C'est pour cela qu'il faut mettre à jour ses racines. » et que « Ces zones d'ombre que l'on trouve dans la vie de presque toutes les familles, elles ont été mises en place pour masquer quelque malheur ou quelque faute et les secrets ont accompli plus ou moins longtemps dans les comportements et les vies leur œuvre souterraine. Pressentis d'abord, puis révélés, ils peuvent enfin être dits et perdre ainsi de leur pouvoir occulte. »

C’est à cela que sert le texte L’autre fille, Annie Ernaux s’y adresse directement à sa sœur en utilisant le « tu ». Sa lettre a pour fonction d’enfin parler de ce secret pour s’en décharger. Il s’agit de briser le silence et d’utiliser les mots pour se libérer du fardeau et du silence installé autour de l’existence de Ginette pour enfin pouvoir apaiser leur relation.


III. La mémoire et le roman


Le devoir de mémoire et le besoin de clôture


Alors que l’existence de la défunte sœur d’Annie Ernaux était tue dans la famille, ses parents continuent maintiennent leur souvenir et mémoire d’elle en visitant régulièrement sa tombe en secret de leur deuxième fille.

Malgré la mort de ceux-ci et sans même qu’ils lui aient demandé de poursuivre cette tradition, Annie Ernaux visite elle aussi régulièrement la tombe familiale et dépose des fleurs pour sa sœur. Malgré le fait qu’elle n’ait rien à lui raconter lors de ses visites, l’écrivaine continue d’honorer sa mémoire et de la faire vivre par ce biais.

Néanmoins, si elle continue d’entretenir la mémoire de sa sœur en se rendant au cimetière, Annie Ernaux a entamé, et peut-être même achevé, un processus de clôture pour apaiser sa relation avec sa sœur, ses parents et leurs différentes mémoires. Ce processus prend en compte la visite de la maison familiale et de la chambre commune aux deux petites filles. Il se termine avec l’écriture de L’autre fille.

En effet, le roman remplit deux fonctionnalités.

> Tout d’abord, il matérialise la trace du passage de sa sœur sur terre, qui autrement aurait été oubliée et effacée de toutes les mémoires par le temps.

> Ensuite, il permet d’enfin apaiser leur relation grâce à la parole et aux mots. La lettre adressée à Ginette est une libération, une explication tardive et une conclusion de cette relation complexe entre les deux sœurs. Annie Ernaux semble même s’excuser du ressentiment et du dédain qu’elle a pu éprouver pour sa sœur : elle se met à sa place et partage même la terrifiante éventualité que c’est elle qui lui aurait volé sa place dans la famille comme dans une version du conte de Peter Pan : « Un jour il revient. Il trouve la fenêtre fermée. Dans le berceau, il y a un autre enfant », p.76.

Pour la première fois, Annie Ernaux émet l’idée à la fin de sa lettre que la révélation de l’existence de sa sœur lorsqu’elle avait dix ans ne l’a pas dérobée de sa place, mais que c’est elle qui a pris la place de sa sœur à la suite de sa mort. Pour cette raison et car elle a pu construire une vie au-delà de ses parents (contrairement à sa sœur), elle « ne [sera] pas enterrée en Normandie, près d’[eux] (…). L’autre fille, c’est [elle] », celle qui s’est enfuie loin d’eux, ailleurs », p.77. Annie Ernaux a dépassé cette existence, elle a laissé sa famille derrière elle, redonné sa place à sa sœur et construit sa propre vie.


L’enfance, les mémoires et leurs déclinaisons

Dans L’autre fille comme dans la vie de la plupart d’entre nous : nous assistons à une confrontation entre deux mémoires : celle de l’enfant et celle de l’adulte. En effet, l’adulte réfléchit à posteriori à partir de ses souvenirs d’enfants et leur insuffle donc une nouvelle perspective. Cela peut parfois modifier certains souvenirs ou les renforcer, on le voit lors de la visite de la maison d’enfance d’Yvetot. L’écrivaine écrit page 75 que « tout correspondait, en plus petit, à [son] souvenir. », mais qu’elle n’aurait certainement pas reconnu l’endroit sans contexte. Aujourd’hui, ses deux mémoires se superposent : « tantôt [elle] voit la chambre lumineuse d’avril dernier, […] tantôt [elle] est dans l’autre », p.76. Mais l’un des deux souvenirs finira par supplanter l’autre : celui de l’enfance car il est plus marquant et chargé d’histoire que celui de l’adulte.

Pour Annie Ernaux, son regard d’enfant est la référence première : le socle de tout. Elle est essentielle et contribue « à faire de l’enfance un valeur étalon à partir de laquelle se jauge l’adulte », comme écrit Bérengère Moricheau-Airaud dans l’article « La représentation des discours de l’enfance chez Annie Ernaux » de 2018. Si Annie Ernaux écrit en tant qu’adulte et réfléchit sur sa place dans la société, plusieurs de ses textes font la part belle à l’enfance. Pour elle, les souvenirs d’enfant semblent être essentiels pour expliquer l’adulte que l’on devient.

Une troisième mémoire vient se calquer sur les deux mémoires de l’autrice évoquées précédemment : la mémoire collective et historique d’une époque. L’écrivaine représente une enfance qui est la sienne, mais aussi celle des enfants qui l’entouraient à cette époque, celle perçue par ses parents et leurs amis, par sa famille, et toutes les personnes l’ayant rencontrée enfant.

Annie Ernaux affirme que sa sœur « n’a d’existence qu’au travers de [son] empreinte sur la [sienne] », p.54. Penser à elle et l’écrire ce serait « décrire l’héritage de l’absence », p.54. Ce serait « l’anti-langage », p.54.

Mais on se rend compte que cette perception lui est propre car Annie et Ginette existent conjointement au sein d’autres mémoires. Cette idée est présente en page 69 lorsqu’un habitant de son village lui parle d’elle et de sa sœur comme si elles avaient co-existé dans la même temporalité globale. Ce qui est d’ailleurs le cas : « Il est étrange de penser que [ces images de la maison familiale] ont été aussi les tiennes. Encore plus de constater que, toi et moi, nous existons ensemble dans la mémoire des gens comme me le montre ce passage de la lettre de Francis G. en 1997 : « Ma cousine Yvette m’a raconté qu’elle allait par beau temps sortir votre sœur Ginette […] elle se souvient qu’elle vous prenait dans ses bras lorsque vous étiez tout bébé » ».

On comprend alors que chaque mémoire est unique et donc que chaque individualité l’est également. La Annie enfant n’est pas la même que la jeune fille, et toutes deux sont différentes de la femme. La Annie et la Ginette qui existent dans la mémoire de Francis et d’Yvette sont également des entités à part entière.

De la même façon, les parents que Ginette a connus ne sont pas ceux qui ont élevé Annie. Celle-ci en a conscience et l’explique page 41 : « nous n’avons pas eu les mêmes parents. […] Je n’ai pas connu la femme de ton temps à toi ».

Au-delà de ses mémoires internes et des mémoires collectives, Annie Ernaux, dans son roman, fait également appel à la mémoire et à l’imaginaire de son lectorat. Elle semble vouloir communiquer l’essence d’une période en retranscrivant le « langage de l’époque, les choses, etc » explique-t-elle dans L’atelier noir, publié aux Éditions des Buscats en 2011. En effet, Annie Ernaux nous présente régulièrement au cours de L’autre fille des objets solidement ancrés dans une époque comme le « lit en bois de rose », p.44, « la serviette en maroquin brun » d’écolier p.45, etc.


Le non-roman pour amener une réflexion collective de société

En faisant appel à différents types de mémoires, Annie Ernaux revendique la création d’un nouveau genre : le non-roman.

En effet, le réalisme est une esthétisation du réel, une idéologie.

Zola par exemple, ne décrit pas le réel tel qu’il est mais le réel qu’il modifie, qu’il façonne pour illustrer sa thèse que les tares se transmettent de génération en génération au sein des Rougon-Macquart. Cela passe donc par l’arrêt du narrateur omniscient et l’écriture à la première personne (en tant qu’eux-même ou en tant qu’un personnage du roman qui vit sa vie et ne sait pas tout).

De la même façon, dans l’autofiction, le travail de l’auto-biographe est de produire un travail linéaire et chronologique à partir de flashs de mémoire fragmentés et non-linéaires.

La littérature contemporaine va à l’encontre de ces courants en produisantdes textes beaucoup plus fragmentés.

Dans L’autre fille, Annie Ernaux a recours à de nombreuses analepses, elle ne situe pas non plus précisément le moment où elle écrit sa lettre. Son travail de réflexion et d’analyse quasi-psychologique de ses souvenirs et de son vécu participent également à créer une certaine distance avec son sujet pour pénétrer le vécu de son lectorat. La thématique du secret de famille et ses répercussions sur la construction individuelle est également utile pour décentrer Annie Ernaux et son cas particulier et ainsi atteindre d’autres personnes. François Vigouroux l’explique dans Le secret de famille : « C'est pour cela d'ailleurs, que tous les secrets de famille nous concernent, nous intriguent et nous fascinent, comme toutes les énigmes policières. Ce sont les miroirs de nos propres secrets. ».

L’autrice de L’autre fille et de La Place a également recours à l’initialisme en parallèle de la mémoire collective, pour créer un récit universel dans lequel plusieurs pourront se reconnaître.

Dans son article « Le personnage à initiales » de Décembre 2021 pour Fixxion, Aurélien d’Avout écrit : « Les initialismes favorisent l’activité spéculative, qu’ils multiplient les jeux de décodage et de reconnaissance ou poussent la réflexion du côté de la nature du roman et de ses actants. Les fictions autobiographiques d’Annie Ernaux reconduisent autrement la portée épistémique de l’initialisme, en l’utilisant non pas comme un outil de spéculation métaromanesque mais comme un instrument d’investigation du réel. Dans L’occupation (2002), les initiales semblent d’abord renouer avec l’acte de cryptage propre aux romans à clés. Elles apparaissent tributaires d’un “système de décalage” généralisé, “employé par discrétion, ou quelque motivation plus ou moins consciente” 15 . […]Derrière la boutade, l’enjeu tient à préserver la visée aléthique du texte. En brouillant les paramètres de l’histoire racontée – les noms de lieux subissent d’ailleurs le même sort que ceux des personnages –, les initiales lui confèrent une portée plus générale.

La narratrice reconnaît qu’elle ne souhaite pas tant narrer une crise personnelle qu’analyser la jalousie en tant que telle. Dans L’événement (2000), les noms des personnages – le docteur N., P., le petit ami de la narratrice, ou O., sa voisine de chambre – se trouvent pareillement anonymisés, focalisant l’attention du lecteur sur le drame de l’avortement avant sa légalisation en France. Dans chaque cas, réduire la matière onomastique équivaut à désenclaver l’expérience et à convertir sa singularité en généricité.

Ce faisant, les initiales fictionnalisent noms et lieux tout en continuant de faire signe vers le réel, de sorte que la pratique narrative d’Ernaux “n’est pas un épanchement, mais une exploration de la réalité, accompagnée de la volonté, sans doute, que le lecteur ne s’irréalise pas dans le texte, se questionne au contraire sur son propre parcours, mette au jour des sentiments enfouis” ».

Cette analyse et hypothèse fut confirmée par le discours de remerciement d’Annie Ernaux à Stockholm en décembre 2022 dans lequel elle explique vouloir créer au-travers de ses œuvres une réalité partageable.

L’accès à la mémoire et aux mots permet de rassembler, construire et faire société

Un secret de famille engage et créée différentes mémoires : celle de l’enfant, de l’adulte, une mémoire post-traumatique, mais aussi toutes les mémoires des personnes ayant été exposées à la famille en question.

Toutes ces mémoires participent conjointement à la construction individuelle d’Annie Ernaux mais aussi à la construction de toutes les personnes qui gravitent autour d’elle et de ce secret. Cela inclut donc le lectorat et même l’ensemble de la société car les secrets de famille sont communs : tout le monde y a été exposé à un moment dans sa vie.

Sachant cela, Annie Ernaux revendique ses œuvres comme n’étant pas des romans ou des autobiographies. Ses textes sont ouverts : ils ne se concentrent pas sur des personnages ou sur elle uniquement, mais tentent d’être objectifs. L’écrivaine refuse toute esthétisation du réel, et elle y parvient en confrontant toutes les mémoires auxquelles elle a accès. Le résultat est un récit intime mais qui transcende les individualités et pousse à l’introspection ainsi qu’à une réflexion de fond sur la société.



BIBLIOGRAPHIE

Ernaux Annie, L’Atelier noir, Éditions des Buscats désormais AtN, 2 décembre 2011, p. 184.

L. Muratore, « L’autrice Annie Ernaux a reçu le Prix Nobel de Littérature à Stockholm », L’Éclaireur Fnac, 12 Décembre 2022

Tisseron Serge, Les secrets de famille, Éditions Que Sais-je, 9 Janvier 2019

Vigouroux François, Le secret de famille, Éditions Hachette Pluriel Reference, novembre 2010

d'Avout Aurélien, « Le personnage à initiales », Revue littéraire Fixxion, Décembre 2021

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