9 questions avec Dieuveil Ngoubou de Umoja

J'ai découvert la marque Umoja pendant le confinement et la vague des marques #BlackOwned. J'ai tout de suite apprécié leur choix de mettre en avant l'héritage et la culture derrière chaque matière et tissu utilisé. Egalement, pour une fois, le tissu africain n'est pas associé qu'au wax chez Umoja. Mais oui, tu sais, ce tissu à motifs colorés (comme sur certains masques COVID en ce moment) que tout le monde remanie à toutes les sauces et utilise dès que l'on parle de tissu africain.


Une véritable bouffée d'air frais et une façon de montrer à quel point le continent Africain est large, avec une culture et des tissus différents selon les pays et les régions.


Egalement, les deux fondateurs d'Umoja, actuellement installés au Burkina Faso, sont réellement engagés dans leurs projets. Ce ne sont pas, comme parfois, que des mots. Le but est de proposer une relation gagnant-gagnant et de répondre au réel besoin d'accompagnement sur place auprès des artisans. Là-bas, Dieuveil peut se rendre dans les champs de coton, au contact des artisans etc. Il impliqué sur place avec les gens en direct.

Au-delà de certains labels et discours, rien ne vaut le terrain.


Quel est le concept de votre marque et depuis combien de temps existe-t-elle ?


Umoja c'est une marque de chaussures mais c'est beaucoup plus que ça. On l'a créé à deux avec mon associé qui était à la base un ami. En 2017, après plusieurs voyages en Afrique Sub-Saharienne, entre la Côte d'Ivoire, le Sénégal et le Burkina Faso, on s'est rendu compte qu'il y avait un artisanat traditionnel très riche mais malheureusement en perte de vitesse en raison de l'essor des produits manufacturés venant principalement d'Asie. Et là on se dit : on pourrait valoriser cet artisanat en l'associant avec un produit plus moderne et contemporain, la basket.

On est tous les deux jeunes et on s'est rendus compte que dans notre environnement tout le monde porte des baskets.

On a aussi vu ce projet comme un moyen de donner du sens à nos vies car c'était une période où on était tous les deux en quête de sens. On est donc parti sur cette idée de collaborer avec des artisans pour créer un produit unique avec du sens. C'est comme ça qu'Umoja est né.

Le cahier des charges est aussi assez strict car on fait partie de cette génération qui veut s'engager et créer des projets à impact positif. Quand on a créé la marque on s'est beaucoup documentés et on a réalisé que l'utilisation du cuir et des matières synthétiques n'était pas une solution viable pour la planète, les hommes, les animaux ... Umoja est donc une marque à notre image qui reflète nos valeurs : transparence, zéro-déchet, écologique, sans matières animales et principalement avec des matières végétales (non-synthétiques).

Umoja valorise donc les savoir-faires traditionnels d'Afrique de l'Ouest tout en prenant en compte de notre impact sur le reste du monde.


Que faisiez-vous-tu dans la vie avant de vous lancer ? Quel a été votre déclic pour vous lancer dans la mode engagée ?


Avant de me lancer je terminais un Master en Droit Public et je me préparais à poursuivre en doctorat. Mais je me suis rendu compte que ce milieu était aux antipodes de ce que je voulais vraiment. Je ne me voyais pas m'épanouir là-dedans.

Mon associé, que j'avais rencontré il y a une dizaine d'années à l'université, avait terminé ses études. Il a fait de l'économie et des statistiques et il travaillait dans une grande boîte d'assurances à Paris.

Je lui ai parlé de mon idée d'arrêter les études, et il m'a donc avoué qu'il n'était pas forcément épanoui non plus. Et de fil en aiguille on en est arrivé à créer Umoja. Il a donc décidé de tout quitter et prendre le risque de quitter sa situation avantageuse pour se lancer avec moi et être en accord avec ses valeurs.


Pourquoi avoir choisi le Burkina en particulier, puis l'Afrique de l'Ouest par extension pour s'installer et choisir les tissus mis en avant ?


On parle souvent de l'Afrique comme une unité alors qu'il s'agit d'un continent. Un continent avec 54 pays, avec différentes régions et différentes manières de vivre. D'une région à l'autre il y a des savoir-faires différents. Le but était de montrer cette Afrique dans sa mosaïque et ses différents savoir-faires, cette pluralité que l'on oublie parfois, principalement donc sur l'Afrique de l'Ouest et l'Afrique de l'Est.

Néanmoins, ces derniers mois on s'est rendus compte que cela devenait compliqué en tant que petite entreprise de jongler entre tous ces pays.

Même en terme d'impact carbone ce n'est pas incroyable.

On a donc décidé de se focaliser sur un seul pays, sans pour autant délaisser les autres, mais pour mieux y revenir plus tard. Et le Burkina Faso est celui qui s'est imposé à nous car il ya un réel savoir-faire au niveau du coton, de la teinture etc. Pour nous, c'est là où il y avait le plus de potentiel par rapport à notre projet et donc là où il fallait que l'on s'installe pour le moment.


Chaque tissu choisi a une signification, une histoire, et vous mettez un point d’honneur à la narrer pour que chacun puisse acheter dans le respect et la compréhension des cultures afro-caribéennes. Une chose qui m'a frappée et que, pour une fois, il n'y a pas de wax ! Hyper rare pour une marque afro.


Quand on a découvert ces différents savoirs-faires traditionnels on s'est dit que c'était fou. En fait, avec mon associé, on a grandi en Afrique sub-saharienne, lui il vient de Guinée et moi du Congo. Et effectivement, même quand on est Africain il y a plein de tissus traditionnels que l'on ne connait pas forcément, on ne voit que du wax. Et pareil, voire encore plus sur le marché international. Le wax c'est très beau mais il n'y a pas que ça. Les tissus traditionnels du continent Africain ne s'arrêtent pas qu'au wax et qu'à ce seul savoir-faire, il est pluriel.

De nombreux textiles ont aussi des choses à raconter, des histoires profondes et il faut les mettre en avant.


Quelle est ton tissu préféré et donc ta basket préférée de toutes vos collections ?


Le faso dan fani du Burkina Faso, et donc par extension le modèle Yenenga. En plus j'ai une jolie histoire et attachement émotionnel en raison des tisserandes qui font ce tissu traditionnel. En fait en 2017, on a rencontré un centre de tisserandes qui aide à la réinsertion des femmes les plus fragilisées. Ce centre a été créé il ya plus de 50 ans. En effet, malheureusement, dans certaines régions, et même beaucoup, les femmes sont encore fortement discriminées juste parce qu'elle sont des femmes. La responsable de ce centre, a remarqué que certaines femmes avaient une situation encore plus difficile car elles étaient veuves, avaient des maladies incurables ou autres. Etant elle-même tisserande, elle s'est dit que le meilleur moyen de les aider, plutôt que de leur donner de l'argent, était de les former à un métier et les pousser à retrouver leur indépendance. On n'a pas toujours de la chance dans sa vie mais au moins on peut retrouver espoir, en rencontrant d'autres femmes, en apprenant un métier et l'amour du travail bien fait. Ces tissus produits ont une vraie vie, une histoire derrière et donc forcément j'entretien avec cela un rapport émotionnel particulier (avec ce centre mais aussi avec les tissus produits).


Ambitionnez-vous de tout produire en Afrique à terme (pour l’instant l’assemblage se fait au Portugal) ?


L'assemblage est fait au Portugal car on n'a pas trouvé d'unités d'assemblages localement en Afrique de l'Ouest. L'idée est de valoriser les savoirs-faires traditionnels et donc de tout fabriquer localement. Cela permettrait aussi de contrer certaines critiques envers l'Afrique sub-saharienne qui serait "incapable de proposer des produits finis". Mais malheureusement on n'a pas pu trouver cela pour l'instant, en tout cas qui répondrait à notre niveau d'exigence.

Il faudrait se tourner vers l'Ethiopie où de grosses unités de production commencent à se mettre en place. Néanmoins, elles sont tenues par de gros industriels qui viennent d'Asie avec des conditions de travail vraiment limites. Cela ne correspond pas à nos valeurs. Pareil du côté du Maroc et de la Tunisie pour des raisons sanitaires mais aussi de traçabilité.

La traçabilité est importante pour nous, on veut une totale transparence depuis la culture des matières premières, le tissage, la teinture, la provenance des semelles et leur matière, oeillets, lacets etc. On peut aujourd'hui retracer tout ce qui rentre dans la production de nos chaussures et c'est important. Nous voulions vraiment un projet complet : pas juste "on va valoriser ce tissu traditionnel et basta", non. On s'assure aussi que toutes les personnes avec lesquelles on travaille - du champ de coton à l'assemblage - soient bien traités et rémunérés.

Notre maitre-mot est transparence, d'où le choix du Portugal pour l'instant. Et à terme, on aimerait participer à ce transfert technologique et de savoir-faire sur l'assemblage de chaussures du Portugal vers l'Afrique sub-saharienne.

Néanmoins, pour l'instant, au stade de développement de notre entreprise, ce serait trop compliqué financièrement.

Le choix de l'assemblage en Afrique sub-saharienne serait aussi beaucoup mieux au niveau de l'impact écologique car cela supprimerait le transport des matières du Burkina Faso (et autres pays d'Afrique) vers le Portugal.

Nous avons conscience de nos failles, et on préfère être clairs dessus. L'idée est vraiment de commencer et de nous améliorer et grandir au fur et à mesure pour atteindre notre idéal. Cela viendra ! C'est juste une question de moyens et de volonté.


Parlons d’appropriation culturelle dans le monde de la mode. Je souhaite mettre en avant des afro-descendants et business #blackowned justement pour éviter de promouvoir des marques pratiquant, de près ou de loin, l’appropriation culturelle.

Où est la limite d’après vous ? Quelle est la différence entre appréciation et appropriation culturelle ? A qui sont destinés vos baskets ?


J'entends totalement la problématique. Pour moi, si un créateur d'origine Asiatique promeut un produit Africain ou Européen, je me dis "tant mieux" car il va faire découvrir ce savoir-faire d'une manière différente, à une autre communauté et étendre ses horizons. Et, avec mon associé, on se dit que l'histoire de l'Humanité s'est faite de différentes rencontres. Par exemple, au Sénégal on boit du thé et on mange du riz alors que ce n'est pas endémique, cela a été importé d'ailleurs. Lorsque je vois des Occidentaux mettre en avant des produits Africains, c'est tant mieux. Et on peut se sentir Africain ou autre sans forcément être noir ou être né sur le continent. Si on y a vécu et qu'on aime certaines cultures, on peut valoriser cette culture.

Même nous chez Umoja, on est guinéens et sénégalais et on s'est installés au Burkina pour mettre en avant les savoir-faires burkinabés.

Après, le problème apparaît lorsqu'on ne donne pas de crédit à la culture d'origine et que le respect se perd. Si on ne respecte pas les codes, ne s'intéresse pas à l'histoire et aux valeurs des produits, ce n'est pas normal.

Chez Umoja par exemple, on a fait une croix sur l'utilisation de plusieurs textiles traditionnels de certains pays Africains.

Par exemple, au Cameroun, le tissu "ndop" est réservé à certains nobles, pour certaines cérémonies spécifiques. Donc on ne peut pas l'utiliser pour un but simplement commercial. Il ya des codes à respecter pour promouvoir une culture de la bonne façon. De notre côté, nous souhaitons préserver l'essence de ces tissus-là et leurs symboliques. Ce n'est pas juste un bout de tissu, c'est pour cela aussi que l'on prend le temps d'expliquer sur notre site l'histoire de chaque tissu. Pour pouvoir acheter en toute conscience, en faisant attention. Et aujourd'hui, plus de 80% de notre clientèle est constituée de blancs occidentaux, mais le partage de culture reste.


Que penses-tu de la mode dans le système actuel ? Quels en sont les problèmes phares pour vous et comment apporter des solutions ?


Pour moi ce serait au niveau de la transparence, de la traçabilité et de la rémunération.

Concernant la transparence, les marques communiquent principalement pour suivre une certaine mouvance mais on a du mal à voir ce qu'il se passe derrière. Par exemple, certaines marquent utilisent de plus en plus du coton bio mais ne savent pas d'où il vient, par qui il a été fait, etc. On peut comprendre car il y a tellement d'intermédiaires qu'il faut vraiment le vouloir pour savoir tout cela, parfois se déplacer, mais c'est dommage.

Au niveau des rémunérations, je trouve qu'on en parle pas suffisamment. Quand on parle de mode éthique ou éco-responsable aujourd'hui on entend toujours les efforts sur les matières mais beaucoup moins sur les personnes derrière qui ont travaillé sur les matières premières ou l'assemblage. Ce qui fait une marque, ce qui fait Umoja aujourd'hui c'est toutes ces personnes-là. C'est grâce à elles. Il faudrait arrêter de penser qu'un vêtement et que l'industrie textile s'arrête juste à une marque, c'est tellement plus que ça. Ces personnes devraient être plus mises en avan et être rémunérées de manière décente.

Le problème aussi des marques occidentales lorsqu'elles travaillent avec des pays étrangers, elles mettent en avant cette notion que "j'aide ce pays, j'aide cette région sous-industrialisées à avancer". Il n'y a pas de réciprocité dans leur façon de voir les choses alors que ces artisans ont des savoir-faires et aident aussi la marque à se distinguer des autres par ses produits. Il faut arrêter de penser avec cette dynamique Nord/Sud. Ce doit être une relation où chacun doit gagner. C'est ce que l'on essaye de faire nous en étant sur place, être au contact des gens, comprendre leurs enjeux et collaborer ensemble de façon juste en le rémunérant à sa valeur.



Concernant cela, tu me connais, je me suis engouffrée dans la brêche et ai rebondi sur les propos ci-dessus. Nous avons fait un aparté sur ce qui s'appelle le syndrome du "sauveur blanc" ou "sauveur occidental" d'un point de vue sociologique. On a un réel souci avec les marques occidentales ou mêmes les organisations qui se targuent d'aider les pays et souhaitent leur apprendre à mieux vivre, les sortir de leur misère. Cette façon de faire découle directement de la colonisation et de cette mission "civilisatrice" que s'inventent les Occidentaux lorsqu'ils ont affaire à un pays du Sud. Effectivement. Et sous couvert d'éthique, de nombreuses marques souhaitent mettre en avant que 1€ est reversé à telle organisation dans tel pays pour chaque vêtement acheté. Mais ce qui est regrettable c'est que c'est toujours dans les mêmes pays. Pourtant, en Europe, même en France, certaines personnes sont dans le besoin. Mais c'est toujours ceux qui sont ailleurs qui sont dans le besoin et ça fait plus vendre car ça rentre dans cet idée du riche occidental qui se donne bonne conscience en aidant : "tenez de l'argent allez vous acheter des chaussures ou des lunettes". Pourquoi ne pas simplement mieux les rémunérer, au minimum, de façon juste, comme on peut rémunérer les ouvriers en France ou au Portugal. Ensuite ils feront ce qu'ils veulent de leur argent. Il faut sortir de cette relation qui perpétue la situation de dépendance entre pays occidentaux et les autres. Avec nos partenaires, nous, Umoja, nous sommes dans une relation d'accompagnement. On a par exemple aidé plusieurs de nos tisserandes à recalculer tous leurs prix et leurs charges pour être sûrs qu'elles puissent s'assurer un revenu décent. On grandit ensemble, on leur apporte notre petite expertise et elles nous aident aussi grâce à leur savoir-faire. Il faut toujours se demander si le prix auquel on achète un vêtement, ou même un aliment, permettra de rémunérer les personnes qui ont travaillé dessus sur toute la chaîne de production. On est tellement habitués à acheter pas cher que cela force les artisans à baisser leurs prix jusqu'à ne plus s'en sortir pour vivre. On peut comprendre aussi, tout le monde ne peut pas s'acheter une basket à plus de 100€, mais si on veut acheter des produits à leur juste valeur, sans impact négatif sur la planète et les gens, c'est le prix qu'il faut payer. C'est tout un modèle à revoir en fait.



Pour terminer, quelle autre marque ou créateur/trice de mode éthique adorez-vous ?


De base j'achète peu de vêtements, c'était déjà le cas avant de m'intéresser à l'impact de la mode sur l'environnement et les êtres vivants, mais j'ai quelques marques à citer.

Dans les chaussures, d'abord Veja qui reste une référence, ce sont des pionniers de la chaussure responsable (même si ils utilisent du cuir, mais ils ont de plus en plus de modèles vegans). Ils font les choses en toute transparence et de manière simple.

Ensuite, pas forcément connoté responsable ou éthique il y a Jack shoes. Plus axé minimaliste avec des chaussures épurées fabriquées en petite quantités.

Maiway, une marque brestoise faisant des vêtements à base de matières naturelles car la créatrice avait des problèmes de peau avec le port de matières synthétiques.

Karus, ce sont des chaussures en lin fabriquées en France.

Il ya également Coton Vert qui a une démarche admirable pour ses t-shirts et sweats.


Il y en a de plus en plus et c'est vraiment une bonne nouvelle ! Ca transforme petit à petit l'industrie, on va y arriver ! Cela débute à peine en France, il reste beaucoup à faire.

Je m'appelle Emma, j'ai 23 ans.
Minimaliste, végane et féministe décoloniale.


Je parle de mode, un secteur qui rassemble de nombreux systèmes d'oppressions.

J'ai décidé de déconstruire ces structures et de créer la mienne.
J'ai décidé de quitter le salariat et vivre de ce qui me fait vibrer.

J'ai décidé d'oeuvrer pour une société plus éthique et d'y créer ma place.

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