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Babel, la tour et le mythe du langage

« C’est véritablement la tour de Babylone, Car chacun y babille et tout au long de l’aune », Tartuffe ou l’Imposteur, I,1, 1669, Molière. Le terme « Babel » et le mythe de la tour sont entrés dans notre langage et notre imaginaire collectif. Dans cette pièce de Molière, la tour fait référence tant au langage oral qu’à la confusion et au manque de sens.

Dans le langage courant, Babel fait référence à tout ce qui n’a pas de sens, qui relève du chaos ou de l’inutile. Cela s’explique par le fait que le mythe de Babel soit perçu comme un mythe d’effondrement. Néanmoins, Babel évoque aussi dans l’inconscient collectif la pluralité des langues. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’une application d’apprentissage de langues étrangères se prénomme « Babbel ».

La Renaissance connaît un engouement pour cet épisode de la Genèse. Les grands esprits de l’époque créèrent la linguistique et d’autres sciences des langues. S’en suivit alors une certaine frénésie pour tenter de retrouver et reconstituer la langue unique parlée à l’époque, aussi appelée langue d’Eden ou langue adamique. Diverses réécritures du mythe se sont d’ailleurs concentrées sur cette langue originelle, tantôt de façon nostalgique tantôt de façon positive et tournée vers l’avenir. Tous les spécialistes de l’herméneutique, philosophes, exégètes et psychanalystes se rejoignent sur le fait que la tour de Babel fut la manifestation d’une envie de création d’un microcosme débouchant sur une stagnation intellectuelle. Pour eux, l’effondrement et donc une bonne nouvelle. Celui-ci permit de créer une nouvelle diversité ainsi qu’une multiplicité des mondes.

Dans quelle mesure peut-on dire que le mythe de Babel est un « mythe du langage » ?

élément de la série de tableaux La tour de Babel, Pieter Brueghel, 1563


La Genèse considère la langue unique comme la cause-même de l’effondrement de la tour de Babel. Elle serait source de folie, d’erreur voire d’orgueil. Babel pourrait également être perçu comme un mythe de la chute plus que du langage. - En cela, on peut le rapprocher des pensées transhumanistes actuelles ainsi que du langage informatique des intelligences artificielles.- Il reste malgré tout à l’origine de notre plurilinguisme actuel.


Babel : lieu de disparition de la langue originelle

« Et là, confondons leur langage pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres. », Genèse, 11, La Bible.

C’est à Babel que fut érigée la fameuse tour évoquée dans le livre 11 de la Genèse et c’est dans cette ville que la langue unique fut divisée en une multitude de langues parlées telle qu’elle existe encore aujourd’hui.

Cet épisode se situe après le Déluge et donc après l’histoire de Noé et de ses fils. Il est crucial de s’en rappeler puisque le récit de Babel vient interrompre la génération des enfants de Noé. Nous entrerons ensuite dans l’histoire des Patriarches. Babel est ainsi considéré comme un épisode de transition. Dans le mythe originel, l’épisode de la tour de Babel tourne autour de la langue. En effet, la parole est divine et constructrice de l’univers : Dieu sépare la lumière des ténèbres par la parole, s’adresse aux prophètes ou encore énonce le décalogue. C’est un privilège pour les humains de pouvoir parler la langue originelle du Tout-Puissant. Néanmoins, ils l’utiliseront pour provoquer le Créateur : ils lui désobéissent en construisant Babylone et la tour de Babel. Leur punition sera d’être privés de cette construction mais aussi de la langue adamique.

« Toute la terre avait une seule langue, un seul parler, et un seul dessein. Ils parlaient dans la langue du sanctuaire, car c’est avec elle que le monde fut créé, à l’origine. » (Targum du

Pentateuque, t. I (Genèse), Le Cerf, 1978, coll. « Sources chrétiennes » n° 245, p. 140-143, traduction et édition de R. Le Déaul.

On remarque que la langue adamique constitue alors une langue idéalisée. Cette langue est sacrée et participe donc à la création d’une vision nostalgique du mythe de Babel. Babel fait référence à une époque où les humains étaient proches de Dieu, puissants et unis. Néanmoins, la construction de la tour allait au contraire des commandements légués aux humains par le Tout-Puissant. Il leur avait demandé de se disperser sur la Terre afin de l’occuper dans son intégralité. « Brouill[er] leur langage, de sorte qu’ils n’entendent plus le langage les uns des autres », Genèse, 1 fut le châtiment divin provoqué à la suite de cet affront.

L’épisode de Babel est souvent donc considéré comme un échec, une catastrophe précipitant les humains dans une dure réalité. Le châtiment : la multitude de langues, est perçu comme néfaste. Pour beaucoup, l’objectif est donc de se faire pardonner pour réussir à récupérer cette langue.

Dans Manhattan Transfer de Dos Passos, publié en 1925, apparaît cette notion de « faute » et de « ville maudite ». Après avoir comparé la ville de New York à Babylone et avoir évoqué l’existence de gratte-ciels, nous découvrons que la ville est coupable d’une faute similaire à celle de Babel : l’expansion sans limites. À la suite de cela, la phrase « nous avons fait une énorme faute » en lettres capitales sera répétée à plusieurs reprises.

C’est cette lecture nostalgique de Babel qui est dénoncée dans la Cité de Verre, le premier opus de la Trilogie new-yorkaise, publié en 1987 par Paul Auster. Le roman s’interroge sur la folie, la paranoïa et le mysticisme.

Le nom de « Babel » y est prononcé à plusieurs reprises et occupe une place centrale dans l’intrigue. Le mythe de Babel est l’objet des recherches de Peter Stillman, mais aussi de celles de Quinn. Le chapitre six est également à propos d’un ouvrage sur la ville de Babel.

Dans le roman, le terme « Babel » fait toujours référence au langage et ce de trois façons différentes. D’abord sur l’inadéquation entre le mot et la chose critiquée par Peter-père, le danger lié à une approche nostalgique ou apocalyptique de Babel ensuite, et enfin le rêve sur la langue originelle. Ces trois points traitent du langage et de la façon dont il éloigne les gens plutôt que de les rassembler en favorisant les échanges.

C’est aussi cette utopie totalitaire où l’altérité n’a pas sa place que dénonceront d’autres auteurs et chercheurs en linguistique.


Un mythe sur la perte de sens et l’effondrement

Au-delà du symbole de la multiplicité des langues, Babel est aussi une tour. Tour dans laquelle tous les humains ont un même but : ériger la tour toujours plus haut. Ils n’y ont finalement que peu d’interactions entre eux.

Dans Cité de Verre, le terme « Babel » est particulièrement bien approprié au lieu du déroulement de l’intrigue : la ville de New-York. En effet, la mégalopole est résolument cosmopolite et grouille de monde. Symbole également des gratte-ciels, la ville aux innombrables tours n’a certainement pas été choisie par hasard pour aborder le mythe babélien. La ville devient un symbole-même de la tour de Babel.

Comme chez Dos Passos, la ville dépeinte par Auster abrite de nombreux maux comme la solitude. Néanmoins, dans Cité de Verre, la ville de New-York est plus le reflet de la solitude des personnages plus que la source. Cette ville-tour rassemble tous les maux de ses habitants, mais aussi tous les mots qu’ils inscrivent sur le sol. On pourrait comparer l'érection de la tour de Babel à la montée en puissance de la technologie et de l'IA. Dans un monde dominé par les algorithmes, notre façon de voir le monde se polarise et s'uniformise (paradoxalement) dans un même temps, et cela nous déchire. Peut-être pourrait-on alors prédire un nouvel effondrement de cette tour, aujourd'hui informatique ?

Si Babel est lié la multiplicité des langues, le mot évoque aussi l’idée de bibliothèque de connaissances et d’échanges. C’est peut-être pour cela que le réseau social et média de partages de lectures « Babelio » se nomme ainsi. Nous devons cette association d’idée à Borges dont le roman La Bibliothèque de Babel connut une immense renommée. L'application d'apprentissage des langues Babel aussi bien sûr.

Dans La Bibliothèque de Babel, Jorge Luis Borges, 1941, c’est par une bibliothèque qu’est représentée la vision cauchemardesque de Babel. On y erre longtemps, jusqu’à laisser le désespoir s’installer. Certes la bibliothèque est un lieu de savoir et d’apprentissage, mais elle est aussi immense et donc inaccessible pour un être humain. Il est impossible de tout lire et donc de tout comprendre. C’est d’ailleurs pourquoi les bibliothécaires y errent sans fin et y finissent leur vie.

La bibliothèque décrite par Borges représente également l’idée d’une pensée unique tournant en rond. Cette idée rejoint le mythe originel où le seul but de l’humanité était d’ériger cette tour, à l’image d’une colonie de fourmis, et non de prospérer. Chez Borges, aucun des livres présents n’a d’intérêt car tous se ressemblent et tiennent les mêmes propos. Ceci est une métaphore du microcosme de Babel et de l’inertie intellectuelle qu’il représente. La bibliothèque met tous les ouvrages à égalité : aucun n’est plus important que l’autre, ils se contredisent parfois mais cela n’a pas d’importance dans cette bibliothèque infinie.

Elle est l’image du labyrinthe du Minotaure, mais aussi de la pierre de Sisyphe. En effet, Borges propose une réflexion sur l’absurdité du monde et le but de l’humain dans notre univers. Cette réflexion nous amène à appréhender la minuscule taille de l’homme dans l’univers.

Le mythe de Babel peut enfin être interprété comme un mythe de la chute chez Dos Passos. C’est l’une de ses lectures les plus anciennes. La ville de Babel y est alors vue comme une ville maudite, où les humains seront punis pour leur « hybris ». Si la notion de « ville maudite » est uniquement présente chez Dos Passos, la ville est le lieu de l’intrigue également chez Auster et Borges.

Ainsi, Babel symbolise aussi la construction, l’architecture novatrice et la perte de sens.


Babel : le début du plurilinguisme

Le mythe originel de Babel tourne autour du langage. Dans ses réécritures, d’autres thèmes sont présents – ville, malédiction, sens de la vie -, mais la notion de langage est toujours au moins implicite.

Dans la trilogie d’Auster, chaque roman se situe à New-York. Le premier, Cité de Verre, est le seul à faire référence au mythe de Babel. Il est également le seul à être centré sur le thème du langage. Cela prouve à quel point le mythe de Babel est indissociable de cette notion. La descente aux enfers de Peter Stillman résulte également d’une mauvaise interprétation du langage : il analyse le mythe de Babel de la mauvaise façon.

Le roman de Dos Passos, s’il se concentre sur l’aspect « maudit » et « punitif » du mythe de Babel, aborde également le thème du langage. En effet, lorsqu’un vagabond profère une malédiction et évoque la chute de Babel, il utilise une langue alternative. Une langue peu compréhensible qui pourrait être une référence à la langue adamique que nous avons perdue.

Du côté de La Bibliothèque de Babel, il est question de livres : une retranscription papier du langage.

Si aujourd’hui le substantif « Babel » désigne un lieu rempli de confusion, il désigne aussi une absence de communication. Pour Paul Ricœur, le mythe ne traite pas uniquement de la confusion des langues. Il va au-delà et traite du langage-même. Dans Histoire et vérité, il écrit : « Le mythe de Babel, c’est le mythe de la destruction du langage comme instrument de communication ». En effet, le langage est détourné, non seulement car chaque nation a le sien, mais aussi en raison des mensonges et flatteries intéressées et des différentes classes sociales notamment.

D’un côté, le mythe de Babel a donc une connotation négative : perte de la langue adamique, destruction de la tour et ville maudite, depuis une cinquantaine d’années, il est relu de façon plus positive. Certains en font même un « récit de vocation ». L’humain serait destiné à parler plusieurs langues et donc à accueillir la diversité comme une richesse.

Ce récit est aussi celui qui précède l’histoire d’Abraham. Il permet de tourner une page et de se diriger vers un nouvel épisode avec d’autres enjeux. Babel n’est donc pas qu’une chute mais aussi et surtout un commencement. Le commencement des peuples, au pluriel, et de leurs langues diverses.

Le mythe de Babel aborde donc des thématiques multiples.

Parmi elles : la chute, la perte de sens, la ville impersonnelle, et le langage. Dans le récit de la Genèse ainsi que dans les trois réécritures mentionnées plus haut – Cité de Verre, La Bibliothèque de Babel, et Manhattan Transfer –, qu’importe l’axe de lecture choisi par l’auteur, le langage reste un sous-thème de chacun des romans. En effet, il est à l’origine de la solitude éprouvée par des personnages qui ne communiquent pas entre eux, de la mauvaise interprétation du mythe, de l’entêtement en une pensée unique ou encore de l’éloignement des « vraies valeurs ».

Le mythe de Babel peut avoir une résonnance négative ou positive. Cette résonnance est également toujours liée à la notion de langage : la perte de la langue adamique et de la proximité avec le divin, ou la naissance d’une riche pluralité et d’une pensée multiple. On peut donc qualifier le mythe de Babel de « mythe du langage » à part entière. Non seulement en raison du récit originel centré autour de ce thème, mais aussi du fait de ses réécritures.

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