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Hamlet, une histoire de soumission au patriarcat et d'expression de la masculinité toxique

L'extrait de l'Acte IV, scènes III et IV est trouvable en attachement de cette publication.

Extrait VF Hamlet Acte IV Scène 3 et 4
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Hamlet est une pièce publiée par Shakespeare au début du XVIIème siècle. Probablement jouée en 1599 ou 1600, elle fut premièrement publiée en 1603, puis en 1604 et enfin en 1623 dans le Folio.

Son titre original était à l’époque : « The Tragical History of Hamlet, prince of Denmark ».

Comme son premier nom l’indique, la pièce est une tragédie. Il s’agit même d’un sous-genre de la tragédie très populaire à l’époque : la tragédie de la vengeance.

Ce sous-genre présente souvent le même schéma : un fils reçoit du fantôme de son père une révélation du meurtre de celui-ci et l’injonction de le venger. Le meurtrier, lui, est souvent un personnage de haut rang. Son pouvoir est donc ce qui le protège et le rend dangereux. Il faut souvent attendre, comme chez Hamlet, le dernier acte pour que la vengeance s’accomplisse : l’acte V. Les autres actes sont dédiés à l’expression de la mélancolie, du doute, de la folie et à la recherche de la vérité.

La pièce de Shakespeare comporte tous ces éléments. De plus, les personnages y évoluent dans une société fortement patriarcale où le genre masculin et le statut social prévalent sur tout le reste.

L’extrait que nous nous proposons d’étudier est intégré dans l’acte IV et correspond aux scènes trois et quatre.

L’acte IV est dédié à la question de la "folie" d’Hamlet et sa mise à l’écart du reste des personnages ainsi que du Danemark. Si depuis le début, Hamlet a affirmé feindre la "folie" pour accomplir son plan de vengeance, l’acte IV nous fait douter quant à sa stabilité mentale : qui détient la vérité et voit la réalité pour ce qu'elle est ? Durant les scènes trois et quatre, Hamlet vient en effet de succomber à sa paranoïa en tuant Polonius. Pour autant, il est très calme et fait même preuve d’un humour macabre lorsqu’on le questionne sur le sujet. Il semble complètement détaché émotionnellement de ses actions. Ses agissements et ses paroles sont également incohérents : il semble aller à l’encontre de ce qu’il dit lors de son monologue de la scène quatre.

En scène trois de l’acte IV, la folie d’Hamlet ne concerne plus ses soupçons sur le coupable mais sa paranoïa générale et ses émotions déraisonnables. Claudius s’en sert pour dire qu’il est dangereux alors qu’en réalité il est surtout dangereux pour lui et son pouvoir.

Le doute et les réflexions constantes d’Hamlet le mènent à la paranoïa et l’empêchent de passer à l’action. En cela, Hamlet est différent des autres hommes de la pièce, en particulier de Claudius et Fortinbras, tous deux présents dans l’extrait choisi.

Si les trois hommes évoluent dans une société patriarcale et misogyne, ils sont différents dans leurs caractères, leurs actes et leurs valeurs.

A noter : le terme "folie" sera utilisé dans cet essai car c'est celui qui est présent dans la pièce. Il fait référence au fait de ne perdre pied avec la réalité, et donc avec la vérité. Pour autant, le terme de folie au sens philosophique et sociologique est bien plus complexe. Il peut d'ailleurs parfois être psychophobe. Ce n'est pas l'intention ici : il est pris au sens proposé par la pièce.

Comment cet extrait fait-il état de la forte opposition entre Hamlet, Claudius et Fortinbras ? Qu’est-ce qui les rassemble malgré tout ? Dans quelle mesure les incohérences d’Hamlet viennent-elles renforcer l’hypothèse de la folie ?

Ophelia, peinture à l'huile sur toile de John Everett Millais réalisée en 1851-1852


Je vous recommande également la chanson Ophelia du groupe de musique The Lumineers.



I. L’introspection et la passivité du personnage d’Hamlet

Une vengeance nécessaire mais soigneusement évitée

Hamlet est investi d’une mission confiée par le spectre de son père : venger celui-ci en tuant son oncle Claudius. Le prince Hamlet se doit de rééquilibrer les forces au pouvoir, de rendre justice et de restaurer l’ordre au sein de la famille royale, de la cour et du royaume du Danemark.

Pour autant, Hamlet tergiverse et retarde le moment de la vengeance. Au début de l’extrait, il est convoqué par Claudius à propos du meurtre de Polonius qui n’avait pourtant rien à voir avec la vengeance. Hamlet l’a tué par erreur dans un élan d’impulsivité et de paranoïa.

L’échange entre Claudius et Hamlet durant la scène trois semble insensé : le prince répond aux questions de son oncle de manière énigmatique et détournée : « a man may fish with the worm that hath eat of a king, and cat of the fish that hath fed of that worm », p.112, traduit par « un homme peut pêcher avec le ver qui a mangé d’un roi, et manger le poisson qui s’est nourri de ce ver. », p.73. Si Claudius ne comprend pas le sens de ces paroles, on peut y voir des menaces proférées à demi-mot. Hamlet évoque en effet la mort d’un roi. Ce roi peut être son défunt père, mais aussi le roi actuel : Claudius. Le prince du Danemark sous-entend donc qu’il ici qu’il met en lien les deux hommes dans la mort.

Il s’amuse durant leurs échanges à provoquer son oncle et à le ridiculiser.

Néanmoins, malgré ses paroles et pensées, Hamlet ne passe pas à l’action. Il accepte même de quitter le Danemark lorsque son oncle le lui propose. En effet, à « every thing is bent For England. », p.112, soit « toutes choses sont disposées pour ton voyage en Angleterre » en français, Hamlet répond immédiatement : « Good (…) come ; for England ! », p.113, « c’est bon (…) allons, en Angleterre ! », p.74. Hamlet ne semble pas fait pour la vengeance dans son sens traditionnel, il parvient seulement à attaquer l’honneur et la santé mentale du roi petit à petit.

Hamlet semble éviter le meurtre de Claudius, il se contente de le haïr à distance. En multipliant les attaques détournées, Hamlet tente d’effrayer son oncle et de susciter une paranoïa similaire à celle qu’il éprouve lui-même à l’égard de son oncle, de la cour, mais aussi de lui-même.

Après son échange avec le capitaine de l’armée de Fortinbras, il réaffirme ses priorités et la nécessité de sa vengeance : « My thoughts be bloody, or be nothing worth ! », p.116, traduit par « Oh ! désormais que mes pensées soient sanglantes, ou estimées à néant ! », p.76. Pourtant, il poursuit aussitôt sa route en direction de l’Angleterre, loin de Claudius et de toute possibilité d’action, d’enquête ou d’échange avec Claudius.


Hamlet et Fortinbras : deux princes aux caractères opposés

En ce sens, Hamlet est très différent de l’autre prince de la pièce : Fortinbras.

Alors qu’Hamlet quitte son pays et abandonne donc toute possibilité de vengeance, Fortinbras, lui, est prêt à se déplacer jusqu’au Danemark pour exercer la sienne.

C’est de la bouche du Capitaine que nous apprenons, en même temps qu’Hamlet, que Fortinbras évolue dans une configuration familiale similaire à celle d’Hamlet. En effet, tous deux sont les neveux du monarque actuel : « The nephews to old Norway », p.114, « le neveu du vieux roi de Norvège », p.75. Hamlet, lui, est le neveu de Claudius.

Tous deux tentent de venger la mort de leur père. Pour autant, leur positionnement et leur action sont très différents. Alors que Fortinbras doit exercer sa vengeance en-dehors de sa famille, Hamlet, lui, doit tuer son oncle pour accomplir sa mission. Cela lui rend la tâche plus difficile.

L’armée menée par le prince de Norvège est destinée à combattre pour un territoire de Pologne et pour l’honneur de la Norvège. Pour Hamlet, cette cause est dérisoire : « I see The imminent death of twenty thousand men, That for a fantasy and trick of fame, Go to their graves like beds, fight for a plot », p.116, traduit par « je vois la mort imminente de vingt mille hommes, qui, pour une fantaisie et une babiole de gloire, s’en vont à leur tombeau comme à un lit, combattant pour un coin de sol », p.76.

La cause de Fortinbras ne semble ici que peu honorable aux yeux du prince du Danemark : il s’agit de conquérir un lopin de terre sans valeur, un « fétu ». Néanmoins, pour cela, Fortinbras n’hésite pas à mener son peuple et lui-même au combat et vers une mort possible.

Hamlet, lui, n’est engagé dans un combat qui implique beaucoup moins d’âmes : la sienne, celle de Claudius et celle de son défunt père. Sa vengeance, si elle peut avoir un impact sur le peuple danois, ne met en réalité en péril que sa vie et celle de son oncle. Elle permettra également de libérer l’âme de l’ancien monarque assassiné.

Si Hamlet et Fortinbras ont tous deux pour objectif la vengeance, leurs configurations en sont différentes. Hamlet s’en rend d’ailleurs compte dans son monologue : « a delicate and tender prince, whose spirit with divine ambition puff’d (…) even for an egg-shell », p.115, « un prince délicat et frêle, dont l’âme enflée par une ambition divine (…) cela pour une coquille d’œuf », p.76. Si ce propos est certainement exagéré et rabaisse fortement la mission de Fortinbras, il nous permet de voir à quel point l’ambition et la détermination peuvent être dangereux et néfastes lorsque déployés en excès.

Malgré tout, ceci ne légitimise pas le comportement d’Hamlet qui se positionne dans l’extrême inverse. Il accorde, comme Fortinbras, une grande importance à sa cause. Et, contrairement au prince de Norvège, n’a nul besoin de lever une armée pour concrétiser sa vengeance. Pour autant et malgré ses frustrations, Hamlet est incapable de passer à l’action.

Alors que le Fortinbras met tout en œuvre pour un petit bout de terre, Hamlet passe la majorité de la pièce à s’apitoyer sur son sort et son manque d’action.

Tout au long de la pièce, et dans cet extrait, le personnage de Fortinbras a pour fonction de représenter le penchant opposé d’Hamlet. Il sert à exprimer un contraste fort entre les deux personnages et leurs agissements. Si les deux jeunes hommes sont similaires dans leurs situations et leur but de vengeance, leurs niveaux de succès et de détermination sont très différents.


Le doute et la réflexion prennent le pas sur l’action

Hamlet semble se trouver des excuses pour ne pas venger son père.

En effet, en plus d’obéir aux ordres de Claudius concernant son départ vers l’Angleterre. Il passe également beaucoup de temps à se convaincre de la nécessité et la supériorité de sa cause.

Pour ce faire, il compare ses actions, ou plutôt son manque d’action, à celles de Fortinbras : « How stand I then, That have a father kill’d, a mother stain’d, excitements of my reason and my blood, And let all sleep ? », p.116, traduit par « Comment puis-je donc rester là, moi, qui ai un père assassiné, une mère déshonorée, tant d’excitants de ma raison et de mon sang ! et laisser tout cela dormir », p.76.

Dans son monologue il déclare : « some craven scruple Of thinking too precisely on the event, A thought which, quarter’d, hath but one part wisdom And ever three coward, I do not know Why yet I live to say ‘This thing’s to do ;’ Sith I have cause and will and strength and means To do’t », p.115, traduit de la façon suivante « quelque lâche scrupule de vouloir réfléchir trop précisément à l’issue… et dans ces réflexions-là, à les couper en quatre, il n’y a qu’un quart de sagesse et toujours trois quarts de couardise… je ne sais pourquoi je continue à vivre pour dire : « Cela est à faire ; » tandis que j’ai motif, volonté, force te moyen de Je faire. », p.75. Le jeune prince est donc lui-même conscient de sa tendance à réfléchir plus que de raison. Il pense que cela est un symptôme de son manque d’initiative et de courage.

Si cela est vrai, d’autres explications sont à prendre en compte. En effet, la configuration familiale d’Hamlet est différente de celle de Fortinbras.

Pour venger son père, le prince danois doit commettre un régicide et une forme de parricide puisque le nouveau roi a épousé sa mère biologique. Cette architecture lui complexifie la tâche. À cela, s’ajoute le doute universel qui rejaillit sur l’ensemble de la pièce et ses personnages. En admettant l’existence du spectre, Hamlet accepte de faire ses adieux au savoir et aux apparences. Il s’enfonce alors dans une spirale où tout peut se révéler être faux.

Trop occupé à trouver la vérité, Hamlet en oublie donc de passer l’action.



II. La tyrannie patriarcale affecte les personnages féminins et masculins

La misogynie ambiante légitimise l’absence de personnages féminins et leur diabolisation

Aucune femme n’est présente dans les scènes trois et quatre de l’acte IV. Pourtant, elles y auraient complètement leur place.

En effet, c’est le père d’Ophélie qu’Hamlet vient d’assassiner et dont on ne trouve pas le corps. Le frère d’Ophélie étant absent, il serait donc logique que celle-ci soit présente, ou a minima, évoquée, lorsque l’on parle du décès de son père. Pourtant, elle est complètement absente de l’extrait.

L’autre personnage féminin de la pièce est la reine Gertrude, épouse de Claudius et mère d’Hamlet. Dans la scène trois, Hamlet apprend qu’il va partir en Angleterre et fait donc ses adieux à ses proches. Pourtant, il n’évoque sa mère que pour provoquer Claudius. Il le fait d’ailleurs en ramenant sa mère à sa sexualité et à son corps : « father and mother is man and wife ; man and wife is one flesh », p.113, soit « père et mère sont mari et femme ; mari et femme ne sont qu’une même chair », p.74. Dans son propos, associer Claudius à sa mère est également une insulte déguisée, non seulement car il rappelle l’inceste qui a eu lieu, mais également car il féminise le roi.

Ces propos s’inscrivent dans une vision patriarcale et misogyne dans laquelle les femmes ne sont que des objets, des corps à maîtriser.

Le jeune prince n’éprouve donc aucun regret à quitter sa mère pour une durée indéterminée.

De la même façon, si Hamlet et le spectre déplorent le fait que la reine Gertrude ait épousé Claudius, tous deux s’accordent sur la perfidie de la femme en question.

Aucun n’envisage l’idée que la mère et ancienne épouse soit une victime dans le complot de Claudius. Pourtant, ceci est fort probable : le nouveau roi ne l’a épousée que pour accéder au trône. En prenant la place de son défunt frère il récupère tous ses attributs : sa couronne et sa femme.

Le contexte patriarcal et la misogynie d’Hamlet n’influencent pas seulement sa vision des femmes, cela le met également en concurrence avec les autres hommes de la pièce. En ce sens, Hamlet n’hésite pas à rabaisser le prince Fortinbras sur son physique gringalet et donc peu viril à ses yeux : « a delicate and tender prince (…) mortal and unsure », p.115, soit « un prince délicat et frêle (…) mortel et fragile », p.76. Ces adjectifs sont des qualités typiquement féminines utilisées par Hamlet dans le but de décrédibiliser Fortinbras et sa cause, et ainsi donner plus d’importance à la sienne. L’adjectif « mortel » ramène également le prince à sa condition humaine et donc à son impuissance.


Le pouvoir de Claudius et son autorité sur Hamlet

En tant que monarque, Claudius use de son pouvoir pour envoyer son fils en exil en Angleterre. Mais ceci n’est pas un simple exil : il planifie en réalité son exécution à l’étranger.

Son plan est assuré grâce à la peur qu’il inspire à la nation anglaise. En effet, il évoque l’amitié qui existe entre eux mais surtout de sa « grande puissance », p.74, « great power », p.113 et de la cicatrice qualifiée de « raw and red After the Danish sword », p.113, « encore vive et rouge là où a passé l’épée danoise », p.74.

Claudius émet en réalité une menace et exerce son pouvoir pour contraindre l’Angleterre à exécuter Hamlet dès que celui-ci mettra un pied sur le territoire.

Claudius révèle par ce plan et ce discours sa complexe nature. D’une part il est un tyran qui détruit tout obstacle menaçant son pouvoir et sa position. D’autre part, il s’agit d’un monarque machiavélique qui élabore des plans dans le plus grand secret et use de chantage pour les réaliser.

Sa position de roi et de père de substitution, comme le signale ironiquement Hamlet en s’adressant à Claudius en l’appelant « ma mère ». Il rappelle également par ce biais deux choses. D’abord que Claudius, en tant que patriarche, a conquis la chair de sa mère. Mais aussi que, ce faisant, il est devenu son père. Claudius a donc le droit de l’ordonner de partir et Hamlet se doit de lui obéir. Il se soumet à une autorité double : royale et patriarcale.

Dans cette relation, Hamlet n’a aucun pouvoir. Il ne peut faire confiance à personne puisque Claudius contraint même ses amis à le trahir en l’emmenant vers l’Angleterre.


La guerre et la violence comme solution pour régler les conflits

La scène quatre permet de replacer Hamlet et l’intrigue dans un contexte plus global. Elle élargit l’action en faisant apparaître Fortinbras et son armée.

Celui-ci souhaite traverser le royaume du Danemark et « gain a little patch of ground That hath in it no profit but the name », p.114, c’est-à-dire « conquérir un petit morceau de terre qui n’a guère d’autre valeur que son nom », p.75 d’après les dires de son capitaine. Néanmoins, malgré l’apparente insignifiance de cette cause, il a levé une armée de « deux-mille âmes » et n’hésite donc pas à sacrifier de nombreuses vies pour un « fétu ».

Comme évoqué précédemment, ce personnage sert à mettre en lumière l’inaction d’Hamlet et son manque d’initiative. Mais cela permet aussi de présenter les défauts du personnage.

En effet, l’ambition, le désir de pouvoir et de vengeance du prince norvégien suffisent à sacrifier la vie de nombreux autres.

Une fois de plus dans cet extrait, nous sommes témoins de l’action inconsidérée d’un homme titré et pensant de ce fait avoir tous les droits sur les vies qui lui sont inférieures.

L’inaction d’Hamlet pourrait d’ailleurs provenir de son statut inférieur à celui de Claudius.

Comme évoqué précédemment, en tant que prince, il se doit de servir et d’obéir son roi et nouveau père. Il lui est donc compliqué d’exercer sa vengeance car cela serait commettre un régicide et une forme de parricide. S’emparer d’une vie, et donc d’une âme qui lui est supérieure en statut lui est difficile à imaginer car cela va à l’encontre de l’ordre établi.

C’est d’ailleurs pour cela qu’il n’éprouve aucun remords concernant le meurtre de Polonius : celui-ci lui était inférieur en statut.

Dans notre extrait, Hamlet s’oppose aux personnages de Claudius et de Fortinbras car il est le seul à ne pas user la violence de façon intentionnelle – la mort de Polonius était un accident -, pour parvenir à ses fins. Alors que Claudius prévoit l’assassinat de son neveu et que Fortinbras mène une armée au combat, Hamlet, lui quitte le Danemark et se contente d’avoir des pensées sanglantes et non des actions.

Parmi les trois personnages, Fortinbras est le seul à activement utiliser la violence frontale souvent associée à la masculinité. Hamlet l’évite et Claudius fait de même en choisissant de ne pas être directement impliqué dans l’assassinat d’Hamlet.

Il est intéressant de noter que seul Fortinbras sera récompensé pour cela à la fin de la pièce : il monte sur le trône du Danemark. Hamlet et Claudius seront sanctionnés pour leur manque de prise d'initiative et, possiblement, pour leur manque d'assertivité masculine. Un message pro-patriarcat donc ?



III. Le questionnement du réel et de la folie

L’apparente folie et inconscience d’Hamlet

Au début de l’extrait, un contraste fort entre le Hamlet et le reste des personnages est mis en avant. Si tous semblent affolés et touchés par la mort de Polonius, Hamlet, lui, multiplie les jeux de mots morbides et les propos élusifs. Il refuse de révéler à quiconque où il a placé le corps de Polonius. À la question « Now Hamlet, where’s Polonius ? », p.111, (« Voyons, Hamlet, où est Polonius ? »), celui-ci répond « At supper » : « À souper », p.73.

Il ne semble aucunement accablé par le meurtre injustifié qu’il vient de commettre par accident, jusqu’à refuser à son innocente victime une sépulture digne de ce nom : « But indeed, if you find him not within this month, you shall nose him as you go up the stairs into the lobby », p.112, qui est traduit par « Mais, en vérité, si vous ne le trouvez pas d’ici un mois, vous le flairerez en montant l’escalier de la galerie. », p.74.

Son attitude est très étonnante au vu de la situation, de laquelle il semble d’ailleurs s’amuser : « He will stay till ye come », p.112, traduit par un « Oh ! Il attendra bien jusqu’à votre arrivée. », p.74 au ton est mordant et cynique.

Ce détachement par rapport aux événements contraste fortement avec l’impulsivité dont il a fait preuve en tuant Polonius, ainsi que sa froideur calculatrice, nécessaire pour cacher le corps. Cette instabilité émotionnelle et son humour macabre conforte l’idée de Claudius : Hamlet est devenu fou.

Le jeune prince fait également preuve dans la scène trois d’une fascination pour la mort. Lorsque Claudius, Rosencrantz et Guildenstern le questionnent sur le lieu où le corps de Claudius repose, ses réponses sont à la fois amusantes et dérangeantes. Hamlet est cruel et sans cœur. Cette perversité est aux antipodes de la figure du héros juste qu’il est censé incarner. Il présente une certaine fascination pour la mort et en parle longuement.

L’association de la mort et de la nourriture est très présente : « souper », « mangé », « engraisser », « asticots », « fin » et « entrailles », p.72-73 (« supper », « eaten », « fat », « maggots », « end », « guts », p.112). Son discours comporte de nombreuses répétitions : Hamlet ne cesse de ressasser et cela renforce la thèse de sa folie.


L’effacement de la frontière entre morts et vivants

La métaphore qu’utilise Hamlet concernant au début de son échange avec Claudius est très révélatrice de son état d’esprit actuel : « A man may fish with the worm that hath eat of a king, a cat of the fish that hath fed of that worm », p.112, « Un homme peut pêcher avec le ver qui a mangé d’un roi, et manger le poisson qui s’est nourri de ce ver », p.73.

Cela peut même être interprété comme une menace énoncée envers Claudius : « Nothing but to show you how a king may go a progres through the guts of a beggar », p.112, traduit par « Rien, mais seulement vous montrer comment un roi peut faire un voyage à travers les entrailles d’un mendiant », p.73. Au-travers de ce propos, Hamlet semble dire à Claudius fera lui-même bientôt un voyage à travers les entrailles d’un mendiant, il sera lui-même bientôt dévoré par les vers : il va mourir malgré son statut de roi. De plus, ce propos signifie que morts et vivants sont égaux et que le basculement d’un état à l’autre est très simple.

La référence aux vers permet également de resituer les hommes dans le grand cycle de la vie, et d’ainsi faire co-exister les vivants et les morts dans un ensemble bien plus large que celui de la Cour dans laquelle les personnages évoluent au quotidien.

En effet, elle visibilise un monde dans lequel vivants et morts co-existent et sont nécessaires l’un à l’autre. Le fait que la métaphore repose sur le « souper » n’est pas non plus anodine : l’alimentation étant l’essence-même de la vie. C’est en se nourrissant des morts que l’on peut pleinement embrasser l’existence terrestre.

C’est ce que Claudius a fait en prenant la place de son frère : en le tuant, il s’est accaparé son trône et sa femme. Hamlet compte faire de même : tuer Claudius pour se nourrir de sa mort et prendre son pouvoir. Le jeune prince du Danemark évolue constamment entre le vivant et le mort : c’est du spectre qu’il reçoit sa mission, et c’est en tuant qu’il pourra s’accomplir pleinement pour fermer la boucle.

Le spectre est d’ailleurs rendu vivant par le biais d’une prosopopée. Cette figure rhétorique désigne le fait de faire parler et agir une personne que l’on évoque et qui ne possède en temps normal pas le langage : ici, il s’agit d’un défunt. Dans Hamlet, le spectre est rendu visible dans le monde des vivants et est capable de parler à son fils. Il est d’ailleurs très volubile.

Malgré l’omniprésence de la mort tout au long de la pièce, Claudius et Hamlet semblent avoir du mal à donner la mort eux-mêmes.

En effet, si Hamlet a tué Polonius, c’était par accident. Tout au long de la pièce, il émet ses doutes quant à l’idée de tuer Claudius.

De même, si Claudius souhaite écarter Hamlet de la couronne en le tuant, il ne le fait pas lui-même. En effet, il l’envoie en Angleterre et demande aux Anglais de s’en charger : « our sovereign process ; which imports at full, by letters conjuring to that effect, the present death of Hamlet (…) And thou must cure me », p.113, « notre message souverain qui implique nettement, par lettres insistantes à cet effet, la mort immédiate de Hamlet (…) il faut que tu me guérisses ». Lorsqu’il tue son frère le roi Hamlet, il le fait en lui versant du poison dans l’oreille : un acte lâche et non frontal. L’inaction et la difficulté à passer à l’action semble être le propre de la famille.

La guérison est une délivrance que semble également attendre Hamlet. En effet, il semble facilement accepter son départ pour l’Angleterre, et ce malgré son besoin de vengeance. Comme Claudius, il souhaite se débarrasser du spectre de son père qui le hante, de cette présence morbide, mais aussi à la vengeance.

À la fin de son échange avec son oncle, on ne sait si Hamlet profère ses adieux à sa mère, à Claudius ou au spectre et donc à sa mission de vengeance. Car en quittant le Danemark, il renonce (au moins un temps) à la possibilité de venger son père. En se rendant en Angleterre, Hamlet s’éloignerait du spectre lui-même, de son ombre et de l’idée de meurtre : tant celui de son père que celui de Claudius dont il doit se charger.


L’incohérence finale d’Hamlet

Cette envie de s’éloigner de la mort et de la vengeance transparaît fortement au-travers des actions d’Hamlet. Il accepte facilement son départ dans la scène trois : « Come, for England », p.113, « Allons, en Angleterre ! », p.74. De plus, malgré sa remise en question en scène quatre avec laquelle il clôture sur : « My thoughts be bloddy, or be nothing worth », p.116, « Oh ! désormais mes pensées soient sanglantes, ou estimées à néant ! », p.76, et poursuit sa route vers l’Angleterre plutôt que de rebrousser chemin pour accomplir sa vengeance.

Son choix de mot est d’ailleurs révélateur : il parle de « ses pensées » et non de ses actions qui seront sanglantes.

Cette incohérence entre ses paroles et ses actions est ce qui nous incite le plus envisager sa folie. Néanmoins, cela pourrait également être le signe qu’Hamlet tente simplement de se convaincre que venger son père est la bonne chose à faire : une question d’honneur ; mais qu’en réalité il ne souhaite aucunement le faire.

Hamlet est en réalité en proie à un combat intérieur : il oscille entre l’ordre établi et ses réels désirs.

Le jeune prince semble être écartelé entre les attentes liées à son statut, son genre et son rang, et une vie libérée de l’emprise patriarcale de son père, mais aussi des attentes liées au genre masculin : imperméabilité à l’amour maternel et amoureux, violence, orgueil, désir de pouvoir et impulsivité. Attentes que Fortinbras, lui, semble pleinement incarner par ses agissements.

Cet extrait présente un point de rupture dans la pièce Hamlet puisque le lectorat, le public et l’ensemble des personnages en viennent à douter de la stabilité mentale du jeune prince. En effet, ses réponses énigmatiques et morbides ainsi que son manque de compassion pour l’homme qu’il vient de tuer par erreur semblent indiquer qu’Hamlet a perdu pied avec la réalité. Il présente dans ce passage une fascination dérangeante pour la mort. D’ailleurs, il s’applique à brouiller la frontière entre les morts et les vivants dans ses propos ; au-travers de l’image des vers notamment, ainsi que dans ses adieux à sa « mère ».

Hamlet est également confronté dans cet extrait à deux autres figures masculines : celle de Claudius et celle de Fortinbras. Les trois hommes sont différents dans leur façon de se conformer à la masculinité. Claudius recherche le pouvoir et souhaite écarter tout ce qui pourrait menacer son statut. Fortinbras cherche la vengeance et l’honneur. Hamlet, lui, s’il dit vouloir se venger, manque de prise d’initiative lorsque comparé au prince de Norvège. Ses réflexions incessantes et le doute qu’il éprouve constamment pour pouvoir démêler le vrai du faux paralyse son action. Malgré tout, les trois hommes se ressemblent en cela qu’ils évoluent dans une société patriarcale et participent à la consolider au-travers de leurs biais misogynes. Également, Claudius et Hamlet sont tous deux lâches car ils ne parviennent pas à se débarrasser de leurs ennemis eux-mêmes : Hamlet trouve des excuses pour ne pas assassiner son oncle, et Claudius envoie son neveu en Angleterre plutôt que de le tuer lui-même. Tous deux refusent d’affronter leurs problèmes, craignent la mort et ont du mal à confronter la vérité.

Pour autant, Fortinbras n’est pas un exemple puisqu’il sacrifie de nombreuses vies pour satisfaire son ego et son honneur.

L’extrait étudié permet donc d’élargir notre vision de l’action et de la situation actuelle de la pièce et de nous rendre compte de certains schémas comportementaux. Il s’agit donc d’un passage crucial pour pouvoir appréhender la présence patriarcale de la pièce, ainsi que pour mieux comprendre le positionnement d’Hamlet et le fonctionnement de sa psyshé.



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